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Raphaël Micheli (Université de Lausanne), Vers une typologie des modes de sémiotisation de l’émotion dans le discours : propositions méthodologiques

 

22 mars 2013 13h30-15h00
Salle B 102

Résumé
Les émotions posent aux sciences du langage un problème constant d’observabilité. Pour reprendre une formule de Catherine Kerbrat-Orecchioni (2000 : 57), le « langage émotionnel » investit des « moyens » qui sont d’une « fantastique diversité », au point qu’on a « le sentiment que les émotions sont dans le langage à la fois partout, et nulle part ». Il est, en effet, notoirement difficile de corréler avec rigueur les émotions à des observables langagiers et d’opérer une classification cohérente de ces observables sur la base d’un nombre limité de critères. Les difficultés que présentent les émotions en termes d’observabilité expliquent certainement le double constat que l’on peut faire à propos de l’état actuel des recherches qui, dans le champ francophone des sciences du langage, se consacrent d’une façon ou d’une autre au « langage émotionnel » – le constat d’une très grande richesse, mais aussi celui d’un éclatement (voire d’une compartimentation). Selon les données qu’ils traitent et le cadre méthodologique qu’ils adoptent, les travaux tendent en effet – selon une logique par ailleurs tout à fait saine de « division du travail » – à se focaliser sur un type d’unité en particulier et à privilégier un niveau d’analyse spécifique, et à ne pas s’occuper d’autres types d’unités et de niveaux.
Dans ce contexte caractérisé par l’abondance de travaux compartimentés, et malgré la difficulté bien réelle qu’il y a à les cumuler, l’un des défis actuels de l’étude du « langage émotionnel » me semble être d’élaborer un modèle global et intégré de la sémiotisation des émotions, destiné à l’analyse des données discursives. L’enjeu est de travailler à un modèle qui aide à rendre compte de productions verbales effectives de rang textuel inscrites dans leur contexte – des « discours », donc –, mais qui ne fait pas l’impasse sur les unités de rang inférieur (notamment le mot et la phrase) et intègre leur traitement d’une manière aussi systématique que possible. Mon objectif, dans un ouvrage actuellement en cours de rédaction, est de contribuer à une telle entreprise, en esquissant une typologie raisonnée des modes de sémiotisation de l’émotion dans les discours. La démarche consiste, dans un tel esprit, à tenter d’identifier un nombre limité de rapports qui sont typiquement susceptibles de se nouer entre les émotions et les faits langagiers : ces rapports sont nommés, décrits et distingués les uns des autres. Il s’agit ainsi de revenir frontalement au problème théorique et méthodologique de l’observabilité du « langage émotionnel » et, ainsi, de proposer une réflexion de portée générale sur les catégories qui peuvent en structurer l’étude. C’est là bien entendu une question qui se pose à toute approche langagière des émotions et qui est, de fait, très souvent abordée de manière ponctuelle par les chercheurs (souvent lors de mises au point introductives, avant l’étude d’un phénomène spécifique). Elle est toutefois rarement traitée pour elle-même, de manière approfondie : l’adoption d’une perspective transversale sur le « langage émotionnel » n’est pas si fréquente, pas plus que les essais de modélisation s’accompagnant d’une discussion détaillée des catégories d’analyse mobilisées. C’est le défi que je tenterai de relever dans cet exposé : je présenterai de manière synthétique un modèle d’analyse qui, à partir de la catégorie englobante d’émotion sémiotisée, repose sur une tripartition entre trois principaux modes de sémiotisation du « langage émotionnel » : dire l’émotion, montrer l’émotion et, enfin, étayer l’émotion.