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De l’épuisement (et) du sujet

 

Avertissement
Cette note s’inscrit dans le cadre de l’élaboration d’une réflexion sur les postulats philosophiques instituant l’organisation de communautés de recherche philosophiques (CRP) auprès d’enfants.Elle ne constitue qu’une contribution personnelle et subjective à cette réflexion et ne revendique aucun caractère « scientifique ».

Préambule
Leïla MANGIN et moi-même animons depuis la rentrée des vacances de Toussaint 2017 une CRP auprès de collégiens de 5e et de 4e. Au fil des séances, nous avons pu faire le constat, qu’au-delà de 2 séances de discussion sur un sujet donné -et généralement proposé par les participants- ces derniers demandaient à en changer considérant qu’ils pensaient l’avoir épuisé. Une tentative de prolongation à une troisième séance d’un des sujets, pour lequel un intérêt évident avait pourtant été observé, s’est conclu par un relatif échec en regard à l’absence de nouveaux arguments et aux marques de démotivation de l’ensemble des participants.
Ce groupe est pourtant tout à fait motivé et apte au développement de réflexions riches et étayées. Ce comportement nous a donc posé question. L’évocation d’une évolution globale des comportements « zappeurs » de la génération à laquelle ils appartiennent comme principale explication, nous paraît trop facilement absolutrice pour nous en satisfaire.

L’objet de cette note n’est cependant pas de chercher des réponses à notre interrogation ni à trouver des « solutions » pédagogiques. C’est là plutôt l’occasion d’ouvrir un questionnement sur les notions de sujet(s) et de son (leur) épuisement. Le cadre de la DVP (auprès d’enfants) aura pour fonction essentielle de servir de point de référence, à l’égal d’un miroir posé face à une pensée pour en permettre la réflexion. Ce cadre est d’autant plus « réfléchissant » que la philosophie, ou à tout le moins, le questionnement à visée philosophique en constitue la colonne vertébrale ou, pour filer la métaphore du miroir, son tain.

Du sujet …

Le terme de sujet largement commenté et débattu, notamment en philosophie, est certainement l’un des plus ardus, tant sa polysémie est féconde et source d’ambigüités et de possibles contresens. A certains égards, il peut s’avérer carrément paroxystique si l’on considère qu’il peut aussi bien désigner des assujettis (ex. : les sujets du roi) que, plus récemment, des citoyens de droit ou des individus supports d’une action, donc des acteurs au sens sociologique et politique du terme. Mais il peut aussi désigner une personne qui fait l’objet d’une observation… Enfin, un sujet est aussi ce que l’on soumet à la réflexion, une thématique.
Un sujet peut donc aussi bien être chose que personne, passif ou actif, soumis ou souverain, observateur ou observé… Par ailleurs, la proximité de ce concept avec celui, de même racine, d’objet et dont les emplois peuvent être fréquemment confondus dans le langage courant, n’est pas de nature à simplifier les choses. Un petit détour par une recherche lexicale et étymologique devrait s’avérer salvateur.

La racine « jet », commune aux deux concepts, vient du latin jacere « jeter ». Son dérivé pronominal « se jeter », au sens de se lancer est très vite apparu. Il s’agit de signifier un mouvement vif avec l’idée de « pousser précipitamment dans ou vers ». Il est par ailleurs amusant de constater que « jacere » vient lui-même de « jactare » qui a donné aussi « jacter » et « jactance » ce qui nous ramène, de façon détournée et quelque peu facétieuse, au support même d’une DVDP : la parole…

Mais c’est surtout l’exploration des préfixes qui devrait nous permettre d’éclairer un peu plus notre lanterne. C’est à Descartes, qui les opposera, que nous devons une première distinction philosophique entre les concepts de « sujet » et d’« objet ».

Je passerai assez rapidement sur le terme « objet » puisqu’il n’est pas le sujet principal de ce texte. L’adjonction du préfixe « ob » induit l’idée de quelque chose qui vient affecter nos sens en se jetant devant (ou en s’opposant à) nous et qui va solliciter, provoquer notre intérêt. Au sens abstrait du terme, il évoque ce sur quoi s’exerce l’activité de la pensée. Ce concept est aussi associé à l’idée de but dans une locution comme « avoir pour objet ». Un objet est donc plus perçu que réfléchi.

Le préfixe « su » du sujet (ou « sub » comme dans subjectif), induit, quant à lui, l’idée d’une soumission (d’où les sujets du roi), de ce qui est dessous ou en dessous, voire couché, gisant. Mais il évoque aussi l’idée de substrat et de ce qui est caché, sous-(en)tendu, latent : sous-jacent. Dans cette perspective, ce qui n’est encore qu’une virtualité, un potentiel, peut devenir par une mise au jour, une sortie de l’ombre, une réalité et/ou une ressource. Le mouvement qui s’opère alors est celui d’un mouvement du bas vers le haut Le concept de sujet (d’étude) dont la réflexion s’empare pour tenter d’en accoucher une substance, prend donc tout son sens dans le cadre d’une démarche philosophique. On peut d’ailleurs, en effectuant un léger changement d’angle, rapprocher ce mouvement ascendant, de l’idée d’« immanence » figurant un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. C’est à cet endroit que nous accédons à la dimension humaine du sujet. En effet, qui dit réflexion dit aussi dit personne porteuse de cette réflexion : celui (ou celle) qui peut réaliser ce déplacement, ce transfert d’une situation et d’un état à un autre est défini par KANT comme le sujet pensant, siège de la connaissance et de la pensée rationnelle.

Enfin, il est intéressant de constater, que ce même sujet, devenu personne à part entière, peut aussi, en philosophie comme dans d’autres domaines des sciences humaines (psychologie, sociologie…), continuer à être un sujet soumis à l’observation (de lui-même ou de ses pairs). Et c’est sans nul doute, et en bonne partie par cet exercice d’auto-subjectivation, que l’humain se caractérise et se révèle en tant que tel. C’est probablement aussi ce qui nous motive à promouvoir et animer des DVDP, notamment auprès d’êtres en formation et en recherche primordiale d’eux-mêmes…


De l’épuisement…

Épuiser, c’est étymologiquement vider, tarir un puits. C’est aussi exploiter une ressource jusqu’au moment où l’on constate qu’il n’y a plus rien à en tirer ou que sa substance n’a plus de nutriments propres à satisfaire notre appétit, qu’il soit intellectuel ou physiologique. Dans le cadre plus spécifique d’une réflexion philosophique, comme dans le domaine scientifique ou toute autre activité de création (comme l’art, la cuisine ou mille autres activités), accepter l’idée d’un épuisement du sujet pensé reviendrait :
o d’une part à admettre que la créativité à ses limites et que la compréhension du monde est totalement acquise, ou la poursuite de sa recherche sans intérêt ;
o d’autre part à considérer que les enseignements et connaissances acquises sont définitifs et irréfutables.
Sauf à tomber dans un obscurantisme ou un totalitarisme absolus, on voit bien que cette notion d’épuisement du sujet n’est guère recevable. Une autre hypothèse peut cependant, en modifiant un tant soit peu l’angle d’observation, s’envisager : plutôt que de prendre en considération la (res)source, on peut se tourner vers le puisatier et observer sa capacité à aller plus loin dans sa quête, à absorber ou aborder de nouvelles notions et de nouveaux concepts en lien avec le sujet. La limite supposée n’est alors plus dans l’objet de recherche et le sujet abordé (sujet pensé, réfléchi), mais dans le sujet, cette fois-ci pensant, qui opère la recherche. Quelle que soit la raison de l’atteinte de cette limite (physiologique, cognitive, ou autre) le principe d’épuisement peut alors trouver sa justification.

De l’épuisement du et des sujet(s) dans le cadre d’un DVDP

Dans une DVDP, toutes les dimensions du sujet se côtoient et interagissent : sujet pensant qui, au travers d’un sujet d’étude, s’interroge sur lui-même. Mais une DVDP constitue une scène particulière dans la mesure où tous les acteurs tiennent des rôles complexes du fait des différences de légitimités à l’oeuvre.

  • d’une part, nous avons les enfants où les jeunes qui participent à la réflexion : à la fois « assujettis » puisque soumis à l’autorité de l’adulte, au cadre qu’il pose et à l’asymétrie des rapports en regard à leur statut d’apprenants face à un « sachant » (enseignant ou non) ; mais aussi sujets-acteurs dont la parole est considérée comme valable et légitime ;
  • d’autre part l’animateur (qu’il soit enseignant ou non) dont le souhait est :
  • que les conditions du dialogue et d’épanouissement de la réflexion soient les meilleures possibles ;
  • que les jeunes participants s’affirment en tant qu’acteurs tout en souhaitant qu’ils aillent le plus loin possible dans l’exploration du sujet.

Enfin une DVDP, se veut, se revendique même, et comme son nom l’indique (Discussion à Visées Démocratique et Philosophique), un espace de démocratie, donc d’égalité des légitimités exprimées…

Dès lors :

  • Comment pour les premiers, signifier en toute liberté leur épuisement face au sujet réfléchi ?
  • Comment pour les deuxièmes, percevoir les symptômes et indicateurs de cette expression d’épuisement ?
  • Enfin, à quel moment et selon quelles modalités, peut-on considérer comme légitime cette expression, et donc décider de passer à un autre sujet ?